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dimanche, 25 octobre 2009

Piet Hein, poète danois et touche-à-tout aux multiples talents...


Jeg er s'gu min egen

Pour des raisons diverses sur lesquelles je ne m'attarderai pas ici, il y a longtemps que je voulais vous parler d'un personnage aussi singulier et attachant que peu connu en France, le danois Piet HEIN (1905-1996), tout à la fois poète, artiste, designer, inventeur, philosophe, scientifique, et, en tant qu'intellectuel, militant antifasciste des années 30.
Si je ne l'ai pas fait plus tôt, c'est qu'il n'était à l'évidence guère facile (même en se limitant au poète) de vous proposer des textes écrits dans une langue parlée par seulement quelques petits millions d'individus dans ce vaste monde, et qu'il n'est pas question pour moi de vous en proposer des traductions de mon cru (il n'est apparemment pas traduit en français), sauf à risquer au mieux un mot à mot bien incapable de rendre les effets et la concision de l'original.
Comme bon nombre d'auteurs danois, qui publient en anglais pour des raisons évidentes (Karen BLIXEN en étant l'exemple le plus connu), il a lui-même rédigé une version anglaise de ses « grooks », petits poèmes très brefs (« gruk » en danois, probable mot-valise issu de l'amalgame entre « grin » -rigoler- et « suk » -soupirer-). Les amateurs peuvent s'en procurer plusieurs recueils sur internet (en anglais ou en danois, au choix).
Mais passons sans tarder au premier des textes que je veux vous proposer, aux allures de comptine. Pas si puérile que cela cependant, quand on sait que bon nombre de ces textes ont été publié dans le journal  Politiken (sous un pseudonyme, mais quand même), dans un pays sous occupation nazie entre 1940 et 1945.

Chat perdu sans collier

Il s'agit d'un jeune chat qu'on croise, et qu'on croit perdu sans doute. Mais quand on lui demande qui est son maître (à qui il est), il répond indigné, et avec un juron (« s'gu », c'est à dire quelque chose comme « nom de dieu »), qu'il n'a d'autre maître que lui-même. Peut-être même ni dieu ni maître. J'aime bien ce chat, il va sans dire.

 

lillekat.jpg


Pelouse interdite

Voilà maintenant une sauterelle sur un galet (le Danemark est pays de moraines) qui pleure comme rarement on vit quelqu'un pleurer. Au prix d'efforts surhumains (je sais, c'est une sauterelle, et il serait plus fidèle à l'original de dire « au prix de grandes difficultés »), elle a acquis les rudiments de la lecture. Elle s'est alors mise en quête de quelque écrit à déchiffrer, et le premier texte qui lui est tombé sous les yeux, c'est une pancarte « Pelouse interdite »...  

Den bedrøvede græshoppe

En græshoppe sad på en lille flad sten
og græd som det sjældent grædes
den havde møjsommeligt lært ABC
og så fået en tekst, og det var jo en
ved at græsset må ikke betrædes.



Versions anglaises...

Deux autres petits textes, en anglais cette fois (je connais la version danoise du premier, dit par Piet HEIN lui-même sur un 33 tours 25 cm édité par RCA, collection Louisiana Gyldendal grammofonplader, et je vous en aurais volontiers proposé un extrait, si réaliser cet innocent piratage n'était pas au dessus de mes forces... j'en profite pour signaler que tout coup de main bénévole est le bienvenu). Pour la compréhension de ces deux textes, vous vous débrouillerez. Faut vous mettre aux langues étrangères, c'est notre président qui le dit...

CONSOLATION GROOK

Losing one glove
is certainly painful,
but nothing
compared to the pain,
of losing one,
throwing away the other,
and finding
the first one again.


DREAM INTERPRETATION
Simplified

Everything's either
concave or -vex,
so whatever you dream
will be something with sex.

 

Husk at leve mens du gør det...

Les plaisanteries les plus courtes sont les meilleures (les plus efficaces), c'est bien connu. Mais il arrive que le sujet réclame de plus longs développements. C'est le cas avec les deux derniers textes qui suivent, extraits de « Husk at leve » (« N'oublie pas de vivre », Borgens Billigbøger, 1965).  

Ordet er devalueret

Ordet er devalueret.
Kunsten er blevet en kunst.
Den som kan tale og ingenting sige
er sikker på folkegunst.
Fraser og flovser, klicheer, jargon'er,
skåler og halv besked
skaber en skuffende billig syntetisk
erstatning for virkelighed.

Radio - det er jo ikke kunst.
Radio det er teknik.
Målet er ikke at tjene et emne
men at benytte et trik.
Vist skal vi vise folk virkeligheden,
men først må vi lyve den sammen.
Underholdning og harmløshed

skal fylde din livsdag. Amen

Og så kan der komme en stille ung mand
med noget enkelt og sært.
Han spør ikke, om det er kunst eller ej.
Men han véd, det er stort og svært.
Han har taget de lyriske snabelsko af,
for han står på et vanhelligt sted.
Hans kunst er: at ikke gå udenom,
men få vanskelighederne med.

Og så viser det sig, at et ærligt sind
er en rolle man ikke kan spille.
Og så viser det sig, at dét folk forstår,
er det man sir ganske stille.
Og så viser det sig, hvad al uægte kunst
vrider sig for at benægte:
at den eneste vej til at virke ægte
det er at være ægte.


Je vous propose ci-dessous une ébauche de traduction de ce texte (écrit il y a plus de quarante ans !), dont l'intérêt principal me paraît être la dénonciation du mensonge médiatique si courant aujourd'hui...

L'inflation verbale

Les mots ne valent plus un clou.
L'art est devenu un truc.
Celui qui sait parler pour ne rien dire
est sûr d'obtenir la faveur des foules.
Phrases toutes faites, platitudes, clichés,
jargon, toasts et verbiage
nous offrent à bon marché de la réalité
un ersatz trompeur et décevant.

La radio? ce n'est pas de l'art.
La radio c'est de la technique.
Son but n'est pas d'approfondir un sujet
mais d'utiliser un truc.
Sans doute devons nous montrer aux gens la réalité,
mais il nous faut d'abord la ficeler en un gros mensonge.
Divertissement et inoffensives banalités
seront ton lot. Ainsi soit-il.

Et voilà qu'arrive un jeune homme taiseux
avec quelque chose en lui de particulier, d'étrange.
Il ne se demande pas si c'est de l'art ou non.
Mais il sait que c'est important et difficile.
Il a jeté aux orties les cothurnes, et tout l'attirail ronflant du lyrisme,
car il se tient en un lieu profane.
Son art consiste à ne rien éluder,
à prendre en charge les difficultés.

Et voilà qu'il apparaît que le meilleur comédien
ne peut pas singer la sincérité.
Et voilà qu'il apparaît que cela même que les gens comprennent,
c'est ce que l'on dit posément.
Et voilà qu'apparaît ce que tout art inauthentique
à grand renfort de contorsions s'acharne à nier:
que la seule façon de faire vrai
c'est d'être vrai.


Pourquoi ont-ils brûlé Giordano Bruno ?

Il est souvent risqué de crier que le roi est nu, que Bongo est le fils de son père (ou Jean le fils de Nicolas), n'en déplaise à H-C Andersen et aux monarques bonhommes de ses contes. Brûler les livres (et leurs auteurs le cas échéant) se pratiquait couramment du temps de l'inquisition, du temps d'un petit peintre viennois prénommé Adolf, et aujourd'hui encore... Il y a quatre siècles, Giordano Bruno fut brûlé à Rome pour avoir refusé de se rétracter (ses thèses ne portaient pas seulement sur la conception d'un univers infini, au-delà des conceptions coperniciennes, mais aussi sur quelques questions alors au moins aussi sensibles, comme la virginité de Marie ou la question de la trinité).
Je ne vous donnerai cette fois d'indications que pour la compréhension des passages essentiels de ce dernier poème:
Pourquoi ont-ils brûlé Giordano Bruno ? Parce que l'ouverture d'esprit est dangereuse. Parce que la puissance spirituelle de la parole est une arme. Parce que l'indépendance est  une force... Parce qu'une pensée libre brise toutes les chaînes... Voilà pourquoi ils ont brûlé Giordano Bruno. Parce que l'homme est plus grand que les geôles où on le fait croupir, que les armes qu'on tourne contre lui, que les puissances qui s'échinent impuissantes contre la pensée de Giordano Bruno. Voilà pourquoi ils sont morts, et pas lui.

Hvorfor brændte de Giordano Bruno ?

Fordi sindets åbenhed er farlig.
Fordi ordets åndskraft er et våben.
Fordi livets frihed er en magt.

Fordi livets frihed er den magt
imod hvilken voldsmagt er forgæves.
Fordi ordets åndskraft er vort våben
mod inkvisitionens herredømme.
Fordi sindets åbenhed er farlig
for enhver som lever på dets trældom.

Fordi Aristoteler kan styrtes,
og Copernici udvide verden.
Fordi menneskenes lange vandring
imod ny mangfoldighed og fylde,
ledet af den ydmygt åbne tanke,
sprænger alle slaveriers bånd.

Derfor brændte de Giodano Bruno.

Derfor, - Fordi mennesket er større
end de kamre, som det kues ned i,
end de våben, som man vender mod det,
end de magter, som så magtesløse
tårnes mod Giordano Brunos tanke.

Derfor lever ikke de, men han.


Le dernier mot

Le dernier mot (trouvé je ne sais plus où sur internet), on le laissera à Piet HEIN:
« After all, what is art? Art is the creative process and it goes through all fields. Einstein's theory of relativity - now that is a work of art! Einstein was more of an artist in physics than on his violin. Art is this: art is the solution of a problem which cannot be expressed explicitly until it is solved. »


Plus d'infos (entre autres):

http://fr.wikipedia.org/wiki/Grook

http://chat.carleton.ca/~tcstewar/grooks/grooks.html


http://www.villastabbia.it/Eng/Piet-Hein-Villa-Stabbia.htm


N'oublions pas l'inventeur de jeux (Hex en 1942) et de casse-tête (Soma-Cube en 1936):
http://jeuxsoc.fr/?principal=/jeu/hex__

Infos en danois, pour ceux qui le lisent :

http://www.denstoredanske.dk/Kunst_og_kultur/Litteratur/D...

http://www.denstoredanske.dk/Danmarks_geografi_og_historie/Danmarks_historie/Danmark_1849-1945/Frisindet_Kulturkamp


Intéressant article sur le « Frisindet Kulturkamp » (et le rôle de Piet HEIN en son sein en mars 1940) dans le Leksikon for det 21. århundrede (« Det er altid sejrherrerne, der skriver historien »)

http://www.leksikon.org/art.php?n=1483

 

(NB: 3 des liens ci-dessus ne fonctionnent pas; pour accéder aux sites ciblés, il faut donc copier / coller le lien dans la barre du moteur de recherche)

 

 

 


lundi, 24 août 2009

Miel de Caen...


Les abeilles du Bourg-l'Abbesse


Sic tua Cyrneas fugiant exmina taxos...          
Oh ! puissent tes essaims éviter l'if de Corse...

(Les Bucoliques de Virgile, traduction de Paul Valéry,
Oeuvres Tome 1, Ed. de la Pléiade, p. 274-275)


Le marché du dimanche, place Courtonne, est une de ces fêtes populaires spontanées telles que ne pourraient rêver d'en organiser ceux qui ont reçu mandat de gérer, au nom de leurs concitoyens, la banalité du quotidien, et ce qui permet d'en oublier un moment la dureté. Il n'est plus sûr moyen, en effet, de s'assurer aujourd'hui une existence politique, que par l'invention d'une fête. La Fête de la Musique et la carrière de son promoteur en sont un bel exemple. La recette n'est pas nouvelle (« Du pain et des jeux »), mais l'exercice n'est pas sans risque. Rendez-vous pour en juger à la Fête du Port, rebaptisée Fête de la Presqu'île, les 12 et 13 septembre prochains...


Des ruches rue Manissier...

Mais revenons place Courtonne, sous le beau soleil de ce dimanche 23 août. On trouve de tout sur ce marché, mieux qu'à la Samaritaine, ce qui en fait aussi la grande surface commerciale la mieux achalandée de l'agglomération, la plus vivante et la plus colorée.
On y trouve de tout, vous dis-je, y compris les produits les plus inattendus, comme ce miel récolté à deux pas de là, rue Manissier, cette rue fort pentue qui mène à l'Abbaye aux Dames, et dessine la barre oblique du Z dont la rue Basse et la rue Haute forment respectivement la base et le sommet.


Proscrire Taxus cyrneus, et autres toxiques...

Un apiculteur au coeur de notre ville ? En voilà une bonne nouvelle... Les abeilles aident à la pollinisation des arbres fruitiers, de la végétation en général, et des fleurs des maisons alentours, ce dont les riverains ne peuvent (gratuitement) que tirer avantage. Car si on considère habituellement que les abeilles prélèvent leur précieux butin sur une zone de butinage de 5 km, elles n'iront pas chercher ailleurs ce qu'elles trouvent à proximité. Mais en contrepartie du travail gratuitement fourni, il faudra aussi demander au jardinier amateur (comme aux services municipaux des espaces verts) de proscrire absolument l'usage de tous produits chimiques de traitement. Car un pesticide déposé sur un rosier migre aussi sur les arbres et arbustes voisins, sur la végétation en général, et il risque alors d'empoisonner les travailleuses bénévoles de l'environnement (on en retrouvera aussi des traces dans l'eau). Il existe des produits naturels sans risque sur les abeilles, connus de longue date. On en trouve même, paraît-il, en vente dans les jardineries...


Abeilles des villes...

Les abeilles en zones urbaines ne sont pas une nouveauté: le toit de l'Opéra de Paris en accueille depuis de nombreuses années. A Longjumeau, très symboliquement, trois ruches sont depuis quelques temps installées sur le toit de l'Hôtel de Ville.
Les abeilles ne font courir aucun risque aux populations alentour. Elles ne piquent que si on vandalise leur habitat ou si elles sont en danger. Elles ne sont pas agressives et, à l'inverse des guêpes, ne sont pas non plus attirées par les odeurs sucrées des repas de plein air. On peut en outre  prendre la précaution d'installer les ruches le dos aux habitations riveraines, afin que les abeilles, qui prennent leur envol face à l'ouverture de leur ruche, se dirigent en priorité vers les arbres fruitiers et les plantes mellifères de leurs zones de butinage.
Des zones qu'il convient aussi de protéger, soit dit en passant, sans chercher systématiquement à les réduire et à les bétonner, au nom de je ne sais quelle prétendue absence d'opportunités foncières sur le territoire communal...
L'homme aussi a besoin de jardins, publics ou non. Y a-t-il meilleur indicateur de la qualité de son environnement que la présence d'abeilles en ville ? Rappelons qu'« Essaim » se dit en latin « examen » (génitif « examinis »); c'est assez dire que les abeilles se chargent du contrôle de qualité. A l'oeil.

PS : Le miel est excellent, mais il n'y en aura peut-être pas pour tout le monde...


Sur les expériences concluantes menées à Longjumeau,
voir le lien vers un document dont je me suis largement inspiré:

http://www.mairie-longjumeau.fr/Developpement-durable/20-...


Par ailleurs, pour ceux que rebute le latin, j'ai trouvé un dédommagement: la vidéo d'une petite chanson, dont la compréhension ne demande pas d'effort intellectuel surhumain, et qui fait bien rire mon petit-fils, qui n'a encore qu'un an (la belle excuse !) ...

 

 

 

 

 

dimanche, 19 avril 2009

C’était hier et c’est demain: Caron-Ozanne 1975-1976...

 

un livre + un film

Caron-Ozanne et Lip

au Lux le 30 avril

LUX soirée Caron-Lip.JPG

pour le livre,cliquer sur le lien ci-dessous

Caron-Ozanne 75-77.pdf

 

 

Caron-Ozanne,

on occupe, on imprime !

(juin 1975 - mai 1976)

Caen, le jeudi 5 juin 1975, les travailleurs de l’imprimerie Caron-Ozanne décident, par 73 voix contre 30, d’occuper les locaux de l’entreprise pour s’opposer au plan de 48 licenciements (le tiers des effectifs), qui leur a été annoncé le matin même par le directeur.

C’est le début d’une aventure qui va durer onze mois, et ne s’achève que dans la nuit du 19 au 20 mai 1976, par une intervention policière.

Onze mois pendant lesquels patronat et pouvoirs publics jouent le pourrissement de la grève. Mais d’abord onze mois traversés de débats qui traduisent bien le climat de l’époque. Débats de nature syndicale, d’abord, entre une CGT très « courroie de transmission » d’un PCF pas encore revenu d’URSS, et une CFDT régionale très à la gauche de ses propres instances nationales. Et c’est aussi onze mois traversés de débats d’une nature un peu différente, politiques et sociétaux. Questions clairement politiques, qu’on se l’avoue ou qu’on préfère le nier, avec la présence dans ou autour de ce conflit de toutes les forces présentes à l’époque dans la gauche caennaise, des autogestionnaires du PSU aux maos et aux trotskistes de toutes obédiences, des antinucléaires et des écolos aux féministes, de Témoignage Chrétien au Planning Familial...  C’est enfin la vie quotidienne dans une entreprise occupée, jour et nuit. La vie des gens, et parfois la fête aussi...

Lire la suite :

Caron-Ozanne, 350 jours d'occupation.doc

 

Interview (et images vidéo d'époque) :

http://www.dailymotion.com/video/x90ynw_caronozanne_news